L’IA donne des réponses. L’éducation forme le jugement.
Si l’intelligence artificielle peut tout expliquer, à tout moment, à quoi sert encore l’école ? L’IA facilite l’accès au savoir, mais elle ne remplace pas ce qui fait la valeur d’une formation : apprendre avec les autres, se confronter au réel, exercer son jugement et assumer ses décisions. Cet article explique pourquoi l’école reste indispensable à l’ère de l’IA, à condition de savoir évoluer. Il présente aussi la place que Holberton Edu donne à l’IA dans ses parcours.

L’IA donne des réponses. L’éducation forme le jugement.
Une IA explique, corrige, traduit et entraîne mieux que bien des manuels. Nous l’utilisons chaque jour avec nos apprenants. C’est justement parce que nous la connaissons de près que nous savons ce qu’elle ne remplacera pas.
Une question que l’on nous pose souvent
Elle revient dans chaque salon, chaque rencontre avec des familles et chaque réunion avec des entreprises. Si une IA peut tout expliquer à n’importe quelle heure, pourquoi passer encore des années dans une école ?
La question est légitime et nous la prenons au sérieux. L’IA met fin au monopole de l’école sur l’accès au savoir. Pendant des siècles, il fallait franchir une porte pour trouver un professeur, une bibliothèque ou un laboratoire. Une grande partie de ce savoir tient désormais dans un téléphone. Nous nous en réjouissons.
Pourtant, l’éducation n’a jamais consisté seulement à obtenir des réponses. Elle forme des personnes capables de penser par elles-mêmes, d’agir avec les autres, de juger une situation et de répondre de leurs décisions. Cette part de notre métier ne disparaît pas avec l’IA. Elle devient au contraire plus visible.
Ni catastrophe ni promesse magique
Commençons par l’emploi, puisque c’est souvent là que naît l’inquiétude. L’Organisation internationale du travail estime qu’environ un emploi sur quatre dans le monde est exposé à l’IA générative, tout en considérant que la plupart de ces métiers vont évoluer plutôt que disparaître. Les données de paie analysées par l’université Stanford ne montrent pas de suppressions massives à l’échelle de l’économie. Elles révèlent en revanche un net recul des embauches de jeunes actifs dans les métiers les plus exposés.
Ce signal nous concerne directement. Les tâches simples par lesquelles on entrait autrefois dans un métier sont celles que l’IA prend en charge le plus facilement. Un jeune professionnel devra donc arriver avec ce que l’on apprenait jadis sur le terrain, au fil des années : le sens des responsabilités, l’habitude du travail en équipe et le jugement face à l’imprévu. Ces qualités se forment quelque part. Nous pensons qu’elles se forment à l’école, à condition que l’école sache évoluer.
Réussir une tâche n’est pas apprendre
L’OCDE pose une distinction que nous observons tous les jours. Avec une IA généraliste, un apprenant rend souvent un meilleur travail, sans avoir forcément appris davantage. Sans intention pédagogique, l’outil encourage la délégation de l’effort, le désengagement et une illusion de maîtrise. L’IA éducative donne ses meilleurs résultats lorsqu’elle est conçue avec un objectif pédagogique clair et associée au travail des enseignants.
Une expérience menée auprès de près de mille lycéens en mathématiques le montre de façon frappante. Pendant les exercices, l’accès à GPT-4 améliorait fortement les résultats. Une fois l’outil retiré, les élèves qui avaient utilisé la version standard obtenaient des notes inférieures de 17 % à celles des élèves qui ne s’en étaient jamais servis. Ceux qui avaient travaillé avec une version donnant des indices conçus par des enseignants plutôt que des réponses ne subissaient pas cette baisse.
La leçon porte moins sur l’IA que sur la manière de l’utiliser. Le même outil peut entraîner un esprit ou le dispenser de travailler. Tout dépend du cadre pédagogique qui l’entoure.
Ce que nous confions volontiers à l’IA
Nous ne cherchons pas à défendre l’ancien modèle. Une IA explique un concept de trois manières différentes, traduit, résume, illustre, pose des questions, adapte le niveau et répond à minuit quand un apprenant bloque sur un exercice. Pour l’accessibilité et la personnalisation, le progrès est considérable et nous l’intégrons dans nos parcours.
D’autres capacités occupent une zone intermédiaire. L’IA peut stimuler l’esprit critique, la créativité, l’autonomie ou la communication, sans suffire à les garantir. Une dernière catégorie, enfin, demande des personnes réelles, des situations réelles et une institution qui s’en porte garante.
Ce que l’IA fait déjà très bien : expliquer, traduire, résumer, illustrer, questionner, entraîner, adapter le niveau et répondre immédiatement.
Ce que l’IA aide à développer sans pouvoir le garantir seule : l’esprit critique, la créativité, l’autonomie, la métacognition, la communication, le jugement et la motivation.
Ce qui demande de vraies personnes, de vraies situations et une institution : la relation humaine, la coopération, le désaccord, la responsabilité, l’appartenance, la pratique professionnelle, la protection, la certification et la vie collective.
La valeur d’une école se joue désormais dans les deux dernières colonnes. Le reste de ce texte leur est consacré.
Apprendre avec des personnes qui ne sont pas là pour nous plaire
Une IA s’adapte à nous. C’est sa force et c’est aussi sa limite. Elle peut simuler l’empathie, mais elle n’est pas un camarade qui a ses propres besoins, qui peut être blessé, surpris ou en désaccord et dont le travail dépend du nôtre. On n’apprend pas la réciprocité avec un interlocuteur conçu pour nous convenir. L’IA s’adapte à vous. L’école vous apprend à vous adapter aux autres.
Dans une promotion, chacun se retrouve face à des personnes qu’il n’a pas choisies. D’autres cultures, d’autres convictions, d’autres rythmes, des caractères avec lesquels il est parfois difficile de travailler. Cette friction est formatrice. Elle apprend la patience, la diplomatie, la civilité et l’art de trouver un terrain commun, alors qu’une expérience entièrement personnalisée tend à l’effacer.
Nos apprenants mènent leurs projets à plusieurs. Chacun doit tenir ses engagements et le travail de l’un conditionne celui des autres. Certains prennent trop de place pendant que d’autres apprennent à prendre la parole. Les désaccords doivent être tranchés et le résultat appartient réellement au groupe. L’OCDE décrit la collaboration comme la capacité à construire une compréhension commune, à organiser une équipe, à gérer les conflits et à bâtir un consensus. Ces compétences ne se lisent pas. Elles se pratiquent.
Un désaccord avec une personne réelle porte aussi une charge émotionnelle qu’aucune simulation ne reproduit tout à fait. Il faut apprendre à défendre une position sans agresser, à recevoir une objection sans se fermer, à reconnaître une erreur devant les autres et à changer d’avis sans perdre la face. Rien de tout cela ne relève du détail. Ce sont des apprentissages sociaux, professionnels et civiques de premier ordre.
Il y a ensuite tout ce qui passe par le corps. Une prise de parole se joue dans la posture, le regard, la voix, les silences et l’attention portée à la salle. L’IA aide à préparer un discours puis à l’analyser. Elle ne remplace pas l’instant où l’on sent qu’un auditoire décroche, ou au contraire qu’on est en train de le convaincre.
Le leadership obéit à la même logique. Il se construit en mobilisant des personnes, en arbitrant, en déléguant et en assumant une erreur devant ceux qui nous ont fait confiance. Savoir suivre s’apprend aussi, en contribuant sans être au centre et en acceptant une décision collective. Dans une équipe, une absence ou un travail bâclé pèsent sur les autres. C’est ainsi que l’on découvre ce que signifie être attendu et mériter la confiance d’un groupe.
De cette expérience naît l’appartenance. Faire partie d’une promotion, d’une école ou d’une communauté professionnelle engage une identité. Peu à peu, l’apprenant se dit qu’il est capable d’apprendre, qu’il a sa place dans ce métier et qu’il peut apporter quelque chose au groupe. La recherche le confirme. Une méta-analyse de 424 études menées dans 53 pays auprès de plus de 575 000 élèves montre que les programmes d’apprentissage social et émotionnel améliorent les relations entre pairs, le climat scolaire et les résultats académiques. Une synthèse de 26 méta-analyses couvrant environ 2,64 millions d’élèves relie par ailleurs la qualité de la relation entre enseignant et élève à la réussite, à la motivation, à l’engagement, au sentiment d’appartenance, au bien-être et à la maîtrise de soi. La relation éducative fait partie des mécanismes mêmes de l’apprentissage.
Ce que l’on apprend au contact des experts et du réel
Un enseignant fait bien plus que transmettre un contenu. Il repère un potentiel, pose une exigence, ouvre une porte et incarne une manière d’exercer un métier. Sa reconnaissance compte parce qu’elle vient d’une personne compétente dont le jugement a du poids. Un encouragement généré automatiquement n’a ni la même valeur symbolique ni le même pouvoir de faire bifurquer une trajectoire.
Une partie de la compétence professionnelle ne figure d’ailleurs dans aucun tutoriel. Sentir qu’un client est inquiet malgré ses paroles, remarquer qu’un système informatique se comporte de façon anormale, savoir quand interrompre une manipulation ou observer comment un expert choisit entre plusieurs solutions imparfaites. L’IA accélère cet apprentissage, mais la pratique aux côtés de professionnels reste déterminante.
Le corps apprend lui aussi. Laboratoires, ateliers, soins, architecture, ingénierie, arts ou maintenance exigent des gestes, des perceptions et une vraie gestion du risque. Une simulation prépare l’action sans la remplacer. Une méta-analyse consacrée à l’apprentissage incarné conclut d’ailleurs qu’il améliore nettement les performances tout en réduisant la charge cognitive.
Tout converge vers le jugement en situation. Une IA peut recommander une décision. Le professionnel doit encore comprendre ce qui est techniquement possible, ce qui convient à cette personne dans ce contexte, ce que la loi autorise, ce que l’éthique accepte et ce qu’il est prêt à assumer. La décision engage quelqu’un. L’outil n’en porte ni les conséquences ni la responsabilité.
L’effort qui construit
Une IA disponible en permanence peut effacer toute difficulté. Or certaines difficultés sont précisément celles qui font apprendre. Persévérer sans résultat immédiat, supporter l’incertitude, chercher avant de demander, recommencer et découvrir qu’une capacité se construit avec le temps forgent la solidité d’un esprit. Notre rôle consiste à faire de l’IA un échafaudage, sans lui céder l’effort qui produit réellement l’apprentissage.
La pensée indépendante en dépend. Une réponse très convaincante peut dispenser de chercher plus loin. Pour évaluer ce que propose une IA, il faut une culture, des connaissances solides, l’habitude du débat, la comparaison des sources et l’expérience d’avoir été contredit. On ne juge pas une réponse quand on ne possède aucun savoir auquel la confronter.
L’éthique, elle, dépasse la connaissance des principes. Elle se révèle quand un intérêt personnel, une loyauté, une pression hiérarchique ou le bien d’autrui entrent en tension. L’école peut organiser ces situations, les faire analyser collectivement et confronter les raisonnements. L’IA enrichit le débat sans remplacer la pluralité des consciences ni la responsabilité humaine.
Ce qu’une institution garantit
Pour les plus jeunes, l’établissement est aussi un lieu de protection. Un enseignant remarque un changement de comportement, un isolement ou une souffrance et oriente vers une aide adaptée. L’UNESCO, l’UNICEF et l’OMS rappellent que les enseignants sont souvent les adultes de première ligne, les plus proches des apprenants, capables de créer un environnement sûr, de repérer les signes de détresse et d’orienter vers le bon soutien.
Un diplôme engage également une institution. Il atteste bien plus qu’un travail rendu. Il garantit l’identité du candidat, l’authenticité de son travail, la maîtrise effective des compétences, l’équité de l’évaluation et la possibilité d’un recours. Le règlement européen sur l’IA classe d’ailleurs parmi les systèmes à haut risque ceux qui déterminent l’accès à une formation ou évaluent les acquis d’apprentissage, avec une obligation de supervision humaine.
L’école prépare enfin à la vie commune. On y apprend à argumenter, à voter, à représenter un groupe, à respecter une procédure et à distinguer son intérêt de l’intérêt collectif. Réunis par l’UNESCO à Paris en septembre, plus de vingt-cinq ministres de l’éducation ont réaffirmé que l’éducation devait rester un droit et un bien commun, en soulignant que l’apprentissage n’est pas servi lorsque l’IA se substitue aux relations et au jugement humains.
Pourquoi venir encore sur un campus
Tout ne doit pas se passer en présentiel. Une part importante des connaissances s’acquiert très bien à distance, avec l’IA et avec des enseignants. Le campus réunit pourtant ce qu’aucun écran ne rassemble : les signaux non verbaux, l’attention partagée, les échanges avant et après le cours, les rencontres imprévues, des personnes qui ne nous ressemblent pas, les ateliers et les laboratoires, les rituels d’une promotion et le sentiment d’appartenir à une communauté.
Le vrai choix n’oppose donc pas l’école à l’IA. Il consiste à bien répartir les rôles.
- À l’IA, l’explication, l’entraînement, l’accessibilité et la personnalisation.
- Aux enseignants, la conception des apprentissages, la relation, l’exigence et le discernement.
- Au collectif, la coopération, la confrontation des idées et l’appartenance.
- À l’institution, la protection, l’évaluation et la confiance.
Notre conviction
L’IA ne rend pas l’éducation inutile. Elle rend l’éducation médiocre inacceptable.
Une école qui se contente de transmettre des contenus a raison de s’inquiéter. Une école qui fait construire, expérimenter, argumenter, décider et assumer devient plus nécessaire que jamais. C’est la voie que nous avons choisie pour Holberton Edu et pour l’ensemble de nos programmes, autour de quatre principes.
- Learn by building. Nos apprenants progressent en réalisant de vrais projets, seuls et en équipe.
- Learn with AI. L’IA fait partie de leur quotidien, dans un cadre qui préserve l’effort.
- Learn for the real world. Les situations, les contraintes et les exigences sont celles du monde professionnel.
- Learn with judgment. Chaque projet entraîne à décider, à justifier et à assumer.
Demain, personne n’ira à l’école parce que le savoir y serait enfermé. On y viendra pour apprendre à faire de ce savoir un jugement, une action et une responsabilité. Avec l’IA, mais surtout avec les autres.
HBTN
Education Group for the (A|S)I era
Références
- Organisation internationale du travail et NASK, indice mondial de l’exposition des métiers à l’IA générative. https://www.ilo.org/fr/resource/news/un-emploi-sur-quatre-risque-de-transformation-par-lia-generative-selon-un
- Brynjolfsson, Chandar et Chen, Stanford Digital Economy Lab, Canaries in the Coal Mine?. https://digitaleconomy.stanford.edu/publication/canaries-in-the-coal-mine-six-facts-about-the-recent-employment-effects-of-artificial-intelligence/
- OCDE, Digital Education Outlook, Exploring Effective Uses of Generative AI in Education. https://oecd.org/en/publications/oecd-digital-education-outlook-2026_062a7394-en
- Bastani et al., Generative AI without guardrails can harm learning, PNAS. https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.2422633122
- OCDE, PISA, Collaborative Problem Solving. https://www.oecd.org/en/topics/sub-issues/student-problem-solving-skills/pisa-2015-collaborative-problem-solving.html
- Cipriano et al., The state of evidence for social and emotional learning, Child Development. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/37448158/
- Emslander et al., Teacher-student relationships and student outcomes, Psychological Bulletin. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/39928458/
- Lyu et Deng, Effectiveness of embodied learning on learning performance, Learning and Individual Differences. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S1041608024001572
- UNESCO, UNICEF et OMS, Teaching with care. https://www.who.int/publications/i/item/9789240124912
- Règlement européen sur l’intelligence artificielle, annexe III. https://ai-act-service-desk.ec.europa.eu/en/ai-act/annex-3
- UNESCO, Déclaration ministérielle sur l’éducation comme bien commun à l’ère de l’IA. https://www.unesco.org/fr/articles/preserver-leducation-en-tant-que-bien-commun-lere-de-lia-des-ministres-de-leducation-lancent-un
Article rédigé par Nathalie Le Palmec.


